La mariée était trop belle. Après des mois d'attente et de promesses en tous sens, la start-up britannique Fluidstack, spécialisée dans l'IA, a annoncé fin mars qu'elle renonçait à s'implanter en France. Alors qu'elle devait initialement construire, pour un investissement de 10 milliards d'euros, l'un de ses supercalculateurs dans la région d'Amiens, la société a fait savoir qu'elle avait finalement choisi les États-Unis, où elle aurait décroché un contrat de 50 milliards de dollars avec Anthropic.
Véritable coup de massue sur le dos de la « start-up nation » promue par Emmanuel Macron, cette décision interroge, plus largement, la réalité des ambitions numériques de l'Europe tout entière.
La souveraineté numérique, un mythe – pour l'instant
Car le président de la République s'était personnellement engagé en faveur de l'arrivée de Fluidstack, dont l'implantation dans le Nord de la France était jusque-là pleinement intégrée au « plan IA » de 109 milliards d'euros, annoncé en grande pompe par le chef de l'État en février 2025.
Rien n'y aura fait : ni la mise en avant par le chef de l'État de « l'énergie nucléaire (…) contrôlable, sûre, stable et décarbonée, idéale pour étendre (les) capacités de calcul » ni le volontarisme du gouvernement en matière d'attractivité, auxquels Fluidstack aura préféré la densité des clients outre-Atlantique. Pour l'hôte du palais de l'Élysée, le revers est d'autant plus cinglant qu'il n'a pas ménagé ses efforts pour promouvoir la question de l'IA souveraine.
Non qu'Emmanuel Macron ait à rougir de son bilan en la matière. Un an après le Sommet pour l'action sur l'IA tenu à Paris en février 2025, 75 % des 23 porteurs de projets annoncés lors de l'évènement ont bel et bien sécurisé leur site dans l'Hexagone. Et Clara Chappaz, l'ambassadrice de la France pour le numérique et l'IA, répète qu'il « faut continuer de défendre comme à Paris une troisième voie de l'IA entre les géants chinois et américains.
Encore faut-il en avoir les moyens. Or, sans centres locaux tels que celui que Fluidstack prévoyait de bâtir en France, nos champions nationaux comme Mistral AI demeurent structurellement tributaires de serveurs situés en dehors des frontières de l'Union européenne (UE).
Exaion, un modèle à suivre ?
Là où le dossier Fluidstack illustre l'impuissance, celui d'Exaion dessine une contre-offensive. Loin du réflexe de repli, cette cession témoigne d'une conversion au pragmatisme. En choisissant d'harnacher l'investisseur américain à des garde-fous tricolores, le gouvernement substitue au protectionnisme passif une stratégie de copropriété active. Rachetée par le groupe américain Mara, leader mondial du minage de bitcoin, Exaion sera cédé en échange du respect de « conditions juridiquement contraignantes », selon Bercy. Le pari est d'arrimer Exaion à une locomotive permettant le développement accéléré de la filière IA en France, tout en valorisant l'énergie excédentaire du nucléaire.
Les conditions comprennent notamment l'apport de 115 millions d'euros à la filiale d'EDF, jusqu'alors déficitaire, la garantie de l'internalisation des données d'EDF ou encore l'entrée au capital du groupe NJJ, propriété de Xavier Niel, qui siégera lui-même au conseil d'administration d'Exaion aux côtés de quatre autres Français (sur huit fauteuils).
« Ensemble, les intérêts français représentent désormais près de la moitié du capital d'Exaion », s'est félicité le gouvernement, selon lequel le conseil d'administration de la société est « majoritairement nommé par des investisseurs français ». Des précautions qui, de fait, empêchent la société française de passer sous un total contrôle américain et de dépendre, le cas échéant, des dispositions d'extraterritorialité soulevées par le Cloud Act.
Ensemble, les intérêts français représentent désormais près de la moitié du capital d’Exaion », précise le gouvernement. © kiri, Adobe Stock
Les industriels français se convertissent au réalisme
Une dépendance que veulent évidemment éviter les industriels français, mais qui se sont convertis à un « réalisme numérique » : ils doivent évoluer sur une ligne de crête entre compétitivité et poursuite de leurs activités d'une part, et protection de leurs intérêts et savoir-faire, de l'autre. C'est ce « en même temps » qui a, par exemple, présidé à la décision de Dassault Aviation d'opter pour Bleu : une offre de cloud hybride commercialisée par le français Orange et l'américain Capgemini, qui mêle progiciels états-uniens et hébergement dans l'UE. « Un compromis nécessaire pour l'industrie de défense », argumente-t-on chez l'avionneur.
De fait, en l'absence d'alternative européenne complète (comprenant système d'exploitation, bureautique, collaboratif...) aux solutions des mastodontes américains, passer par les outils Microsoft est une condition sine qua non pour toute entreprise souhaitant demeurer compétitive à l'international. En choisissant Bleu, Dassault Aviation fait donc avec la technologie américaine (Azure), tout en prenant la précaution de « l'enfermer » dans une infrastructure opérée exclusivement par des Français sur le sol national ; ou comment, ainsi que l'explique la direction du constructeur du Rafale, « répondre aux impératifs technologiques, tout en maintenant (ses) exigences de souveraineté ».
Dassault ne s'est pas tourné vers Bleu par hasard. La solution portée par Orange et Capgemini est en effet en cours de qualification « SecNumCloud ». Délivrée par l'Agence nationale de la sécurité des systèmes d'information (ANSSI), cette qualification permet de reconnaître les offres cloud de confiance, dont l'utilisation est préconisée pour protéger les données sensibles. Une fois obtenue, elle protégera également contre l'application de lois extraterritoriales - et notamment le redouté Cloud Act américain. Des arguments qui ont aussi convaincu Orange Business ou SAP, qui ont tous deux choisi l'offre hybride Bleu pour bénéficier du visa de sécurité SecNumCloud dans l'hébergement de leurs données.
Face à l'échec Fluidstack, les modèles hybrides portés, chacun différemment, par Bleu et Exaion dessinent une voie pour l'industrie française : celle d'un équilibre, certes voué à évoluer, mais efficace, entre souveraineté numérique et efficacité opérationnelle.
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