(Agence Ecofin) - Les coupures d’électricité poussent de nombreux Sud-Africains à investir dans des équipements d’appoint. Mais l’accès à ces technologies reste fortement lié au niveau de revenu, accentuant les disparités d’accès à une énergie stable.
En Afrique du Sud, le fournisseur public Eskom perd progressivement une partie de sa clientèle résidentielle et de petites entreprises, au profit de l’autoproduction solaire. De nombreux usagers se tournent ainsi vers des installations solaires avec batteries pour sécuriser leur approvisionnement.
Cette situation émerge dans un contexte de coupures chroniques et de hausse des tarifs, résultant de la crise énergétique que traverse le pays depuis quelques années. Depuis 2022, la capacité d’autoproduction solaire connaît une croissance soutenue.
D’après des données relayées par la presse spécialisée et attribuées à Eskom et à Anton Eberhard, universitaire et expert sur la question, la capacité solaire installée sur toiture est passée de 983 MW en mars 2022 à 4412 MW en juin 2023. En juillet 2024, elle atteignait 5 790 MW, soit une progression de près de 490 % en 28 mois.
Ce développement, principalement porté par les ménages et les petites et moyennes entreprises (PME), qui investissent dans des systèmes hors réseau ou hybrides pour contourner les délestages, alerte sur une modification de l’équilibre économique d’Eskom.
Une perte silencieuse mais massive pour Eskom
Le développement accéléré de l’autoproduction résidentielle se traduit pour Eskom, d’abord par une réduction progressive de la consommation d’électricité facturée, notamment sur les segments historiquement solvables.
Ces consommateurs qui représentent une source stable de revenus pour l’entreprise publique, réduisent désormais leur dépendance au réseau national, diminuant d’autant leur contribution financière au modèle public.
Selon les chiffres communiqués par Eskom dans son rapport annuel 2023/2024, le volume d’électricité vendu au secteur résidentiel a reculé de 3,2 % sur un an, tandis que les ventes globales ont baissé de 5,6 %. Une baisse que le groupe a attribué à l’autoproduction, en plus des délestages, du ralentissement économique et des impayés municipaux.
Cette contraction de la demande affecte, ensuite, directement la base tarifaire de l’entreprise. Dans le même rapport, Eskom signale un déficit net de 55,3 milliards de rands (environ 3 milliards de dollars) sur l’exercice, en forte hausse par rapport aux 26,2 milliards de rands (1,42 milliard de dollars) de l’année précédente.
Cette dégradation financière s’explique en partie par la réduction des volumes facturés, combinée à une hausse des charges d’exploitation, notamment pour la maintenance du réseau et l’achat d’électricité sur le marché de gros.
Le problème est accentué par le fait que les usagers qui quittent partiellement le réseau sont souvent ceux qui paient les tarifs les plus élevés. En effet, les consommateurs domestiques à revenu intermédiaire ou élevé, majoritairement équipés de solutions solaires, sont facturés selon des tarifs progressifs. Leur retrait progressif affaiblit donc le mécanisme de péréquation interne, système par lequel les revenus générés auprès des clients solvables contribuent à compenser le coût du service dans les zones jugées les moins rentables.
À ce stade, aucun mécanisme correctif n’a été mis en œuvre pour ajuster le modèle tarifaire à cette nouvelle réalité. En avril 2023, le National Energy Regulator of South Africa (NERSA) a approuvé une hausse des tarifs de 18,65 %, justifiée en partie par la nécessité de couvrir les pertes d’exploitation. Une augmentation qui risque à son tour d’accélérer l’adoption de l’autoproduction, renforçant ainsi le cercle de désengagement.
Une transition inégalitaire qui fragilise le modèle Eskom
Si l’autoproduction progresse, elle reste inégalement répartie à travers le pays. Selon les résultats d’une étude menée par un groupe de chercheurs affiliés à l’université d’Oxford, l’analyse d’images satellites couvrant plus de 300 quartiers sud-africains entre 2016 et 2023 révèle de fortes disparités dans l’adoption de l’énergie solaire.
Le document publié fin avril 2025 montre par exemple qu’à Johannesburg, les foyers du quartier aisé de Rietrivier Estate comptaient en moyenne treize panneaux solaires par logement, contre un seul dans le quartier de classe moyenne de Benoni, et aucun à Thembisa, zone à faibles revenus. L’écart atteint ainsi un facteur de soixante-treize entre les quartiers les plus et les moins équipés.
Parallèlement, les programmes publics de soutien au solaire résidentiel demeurent limités. En 2022, selon les données disponibles, seules 21 des 257 municipalités sud-africaines avaient mis en place des installations solaires domestiques, couvrant environ 150 000 foyers. Ces initiatives restent concentrées dans les centres urbains les plus développés, notamment dans les provinces de Gauteng et du Cap-Occidental, selon les données de l’agence nationale de statistique (Stats SA).
Ces inégalités sont accentuées par la réforme tarifaire validée par la NERSA. Depuis avril 2023, certains profils résidentiels sont soumis à une hausse des frais fixes pouvant atteindre 88 %. Cette évolution pèse davantage sur les petits consommateurs, souvent exclus de l’autoproduction, en réduisant leur capacité à absorber le surcoût de l’électricité dans un contexte de crise énergétique persistante.
En 2023, la banque d’investissement Morgan Stanley a estimé que l’électricité produite par le secteur privé en Afrique du Sud, comprenant l’autoproduction résidentielle et la production indépendante, devrait dépasser celle d’Eskom d’ici à 2025. Cette projection s’inscrit dans un contexte marqué par une baisse continue de la production au charbon et par une croissance rapide des installations solaires privées.
Abdel-Latif Boureima
Edité par Wilfried ASSOGBA
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