Par AFP Par Menna FAROUK au Caire avec les équipes de l'AFP à Port-Soudan, Tawila et Paris © 2025 AFP
A son retour à El-Facher, l'infirmière soudanaise Asmaa Hussein n'a trouvé que des cadavres, et aucune trace de ses proches. Comme elle, habitants et humanitaires décrivent une ville vide et pillée après sa conquête par les paramilitaires.
Fin octobre, les Forces de soutien rapide (FSR), en guerre depuis avril 2023 contre l'armée, se sont emparés du dernier bastion de l'armée au Darfour lors d'une offensive sanglante marquée par des exécutions, pillages et viols.
Depuis, ils ont imposé un black-out sur la ville, l'isolant du monde. A l'exception de vidéos d'exactions publiées par les combattants des FSR eux-mêmes, suscitant l'indignation internationale, très peu d'informations ont filtré.
L'AFP a réussi à parler par téléphone satellite à deux habitants de la ville, recueilli les témoignages de deux ONG s'étant rendues sur place et analysé des images satellites.
Le tableau qui en ressort est accablant.
Mme Hussein a fui la ville avec d'autres le jour de sa chute, mais a été arrêtée non loin par les FSR. Elle a été libérée après avoir payé une rançon de plus de 2.500 euros. Puis a décidé de revenir à El-Facher, et y a passé cinq semaines à chercher son beau-frère et plusieurs de ses cousins. En vain.
"Je ne sais pas s'ils sont détenus ou morts", confie-t-elle, décrivant une ville "terrifiante et remplie de cadavres".
"Preuves des massacres"
La guerre qui sévit depuis avril 2023 a fait plusieurs dizaines de milliers de morts, déplacé des millions de personnes. A El-Facher, plus de 106.000 civils ont fui depuis sa chute.
Mais quelque 70.000 à 100.000 autres restent piégés à l'intérieur, selon le Programme alimentaire mondial (PAM).
Sur demande d'un ancien voisin, Mme Hussein s'est rendue chez lui. Elle y a découvert deux corps, qu'elle a reconnus comme des cousins de l'homme.
Sa maison à elle était "complètement détruite". A côté, elle dit avoir aperçu de profondes fosses, creusées selon elle pour "effacer les preuves des massacres".
L'analyse d'images satellites effectuée par l'AFP confirme son récit, montrant un nombre croissant de traces au sol semblant être des tombes, sur une zone de 3.600 m².
Leur nombre n'a cessé d'augmenter depuis mi-septembre.
Un volontaire du Croissant-Rouge, souhaitant rester anonyme, raconte que son équipe est entrée dans la ville le 4 décembre et a enterré "des corps éparpillés" dans les rues et les bâtiments, le bilan s'alourdissant chaque jour.
Fin novembre, une analyse satellite du Humanitarian Research Lab de l'université américaine de Yale a identifié "des amas d'objets correspondant à des corps humains", déplacés, enterrés ou brûlés, selon son directeur Nathaniel Raymond.
Les rares informations disponibles sur les conditions de vie à El-Facher sont "au-delà de l'horreur", confirme le PAM, évoquant des témoignages de corps calcinés, de marchés abandonnés et de routes jonchées de mines.
"Complètement vide"
Ismail, qui s'est réfugié dans la ville voisine de Garni pendant plusieurs semaines, décrit à son retour un quartier désert et sa maison partiellement endommagée et pillée.
"La zone est complètement vide. Quand je sors pour chercher quelque chose, je crains pour ma famille", témoigne-t-il sous pseudonyme.
Les images vérifiées par l'AFP révèlent une absence totale d'activité sur les quatre principaux marchés de la ville à la mi-décembre.
Assiégée, privée d'aide humanitaire, El-Facher s'est retrouvée à court de tout pendant les 18 mois de siège. Pour survivre, les habitants se sont résolus à manger de la nourriture pour animaux.
En novembre, l'ONU y a confirmé l'état de famine.
L'une des rares ONG autorisées à y accéder, Malam Darfur Peace and Development, a indiqué à l'AFP avoir distribué aliments et couvertures le 2 décembre. Sur place, elle a constaté une "pénurie sévère" d'eau, de nourriture et de médicaments.
- "Récits fabriqués" -
A El-Facher comme le long des routes d'exode, de nombreux cas d'enlèvements ont été recensés par Médecins sans frontières (MSF), dont les équipes opèrent à Tawila, à 70 kilomètres plus à l'ouest.
"Les FSR cherchent à maintenir les habitants à l'intérieur" et beaucoup de ceux qui tentent de fuir sont contraints de rebrousser chemin, explique à l'AFP Myriam Laaroussi, coordinatrice d'urgence de MSF.
Ceux qui sont parvenus à sortir racontent des scènes d'hommes torturés ou abattus, de familles contraintes de payer des rançons, de parents tués laissant des enfants livrés à eux-mêmes.
Les FSR dénoncent des "récits fabriqués".
Dans des vidéos, ils mettent en scène leur campagne de "reconstruction" d'El-Facher, montrant un nouveau commissariat ou l'inspection de l'usine d'eau locale. Tout en appelant à un retour à la "vie normale".
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4 months ago
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