En Côte d’Ivoire, à 5 mois des échéances électorales, la présidentielle passionne déjà les discussions 

SOURCE | 9 months ago


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(Agence Ecofin) - A Abidjan, comme à Korhogo ou Gagnoa, les conversations s’échauffent autour d’une question encore sans réponse officielle : qui seront les candidats de la présidentielle d’octobre 2025 ? Depuis plusieurs mois, l’actualité politique nationale est rythmée par les prises de parole, les affrontements internes aux partis et les décisions administratives lourdes de conséquences, comme la radiation de Laurent Gbagbo de la liste électorale. Une échéance encore lointaine sur le calendrier, mais déjà omniprésente dans les esprits.

L’élection présidentielle ivoirienne, prévue pour octobre prochain, s’inscrit dans un cycle électoral à forte intensité. Dans un pays où chaque scrutin majeur cristallise des enjeux bien au-delà des urnes, la tension monte. L’avenir politique se joue non seulement dans les états-majors, mais aussi dans les rues, sur les réseaux sociaux et dans les esprits. Une atmosphère à la fois fébrile et incertaine, où se mêlent calculs politiques, attentes populaires et regards de la communauté internationale. 

Tidjane Thiam, entre quête de légitimité et désir de diriger 

Au Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI), l’arrivée de Tidjane Thiam n’a pas clos les débats internes. Au contraire, la bataille d’influence entre la nouvelle génération incarnée par l’ancien patron du Credit Suisse, lui-même récemment radié de la liste électorale, et certains barons historiques du parti, comme Maurice Kakou Guikahué ou Jean-Louis Billon, divise la base.

La bataille d’influence entre la nouvelle génération incarnée par l’ancien patron du Credit Suisse, lui-même récemment radié de la liste électorale, et certains barons historiques du parti, comme Maurice Kakou Guikahué ou Jean-Louis Billon, divise la base.

Dès le début de l’année 2025, Tidjane Thiam, ancien patron du Credit Suisse et figure montante du Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI-RDA), se prépare à briguer la magistrature suprême. À cet effet, il engage une série de démarches administratives pour se conformer aux exigences de la Constitution ivoirienne, qui impose à tout candidat à la présidentielle d’être exclusivement de nationalité ivoirienne.

Le 7 février 2025, Thiam entame une procédure de renonciation à la nationalité française, qu’il avait acquise en 1987 alors qu’il résidait en France. Cette étape vise à écarter tout obstacle juridique à sa candidature, étant donné que, selon l’article 48 du Code de la nationalité ivoirienne, un citoyen ivoirien majeur acquérant volontairement une autre nationalité perd automatiquement sa nationalité d’origine.

L'administration française a publié le 20 mars 2025 au Journal officiel un décret de renonciation à la nationalité française en faveur de Thiam, officialisant son retour au statut de citoyen uniquement ivoirien. Fort de cette clarification, le PDCI l’investit comme candidat unique à sa convention du 17 avril.

Mais cette dynamique est vite freinée. Le 10 avril, un tribunal d’Abidjan décide de suspendre la délivrance du certificat de nationalité ivoirienne à Thiam. Les juges estiment qu’il détenait encore la nationalité française au moment de son inscription sur les listes électorales en décembre 2022. Dès lors, sa présence sur la liste électorale est remise en question.

Le 22 avril 2025, le verdict tombe. Le tribunal d’Abidjan-Plateau le radie officiellement de la liste électorale provisoire, au motif qu’il avait perdu la nationalité ivoirienne lorsqu’il avait acquis la nationalité française en 1987, et qu’il ne l’avait pas valablement recouvrée au moment de son inscription. La décision est déclarée irrévocable, écartant toute possibilité de recours devant la justice ivoirienne.

Malgré les protestations, la liste électorale définitive, publiée le 4 juin 2025, ne comporte pas le nom de Thiam, scellant ainsi son exclusion de la course présidentielle. En quelques semaines, l’ascension d’un outsider redouté s’est heurtée à un mur juridique doublé d’un fort soupçon de calcul politique.

Alassane Ouattara, en son âme et conscience

Du côté du Rassemblement des Houphouëtistes pour la Démocratie et la Paix (RHDP), la question qui plane reste celle de la candidature d’Alassane Ouattara. Le président sortant, constitutionnellement éligible, reste discret. Un silence stratégique qui entretient le suspense et stimule les spéculations, y compris dans son propre camp.

Le président sortant, constitutionnellement éligible, reste discret. Un silence stratégique qui entretient le suspense et stimule les spéculations, y compris dans son propre camp.

Samedi 21 juin, lors du 2e congrès ordinaire du RHDP à Abidjan, les militants l’ont désigné candidat officiel du parti à la présidentielle d’octobre. Une candidature, que le chef d’Etat de 83 ans n’a toujours pas officiellement acceptée ou déclinée.

« Concernant ma candidature à la présidentielle (…) je veux vous redire que je suis le président de tous les Ivoiriens (…) Je vous ai entendu, je vous ai compris. Je prendrai dans les jours qui viennent, après mûre réflexion, en mon âme et conscience, une décision » a-t-il souligné dans un discours largement médiatisé, le 22 juin dernier.

Laurent Gbagbo, des militants privés de leur boussole

Le PPA-CI quant à lui, encaisse difficilement la radiation de Laurent Gbagbo de la liste électorale, malgré les recours engagés. « C’est une injustice. Le président Gbagbo reste notre candidat moral, même si un plan B devait être désigné. Il est notre boussole », nous confie Claudine, militante PPA-CI. L’exclusion de l’ancien chef de l’État, perçue comme une décision « politique », laisse planer une incertitude sur la stratégie à venir du parti. Peut-il faire campagne sans possibilité de vote ? Un autre candidat pourrait-il être désigné ? Pour l’heure, ces interrogations restent sans réponse et nourrissent les frustrations d’une base militante toujours profondément fidèle à son leader historique.

Un processus électoral très encadré

Quant à Guillaume Soro et son mouvement GPS, les perspectives de retour dans le jeu politique paraissent minces. En exil depuis plusieurs années, l’ancien président de l’Assemblée nationale reste une figure clivante, aussi bien pour le pouvoir que pour l’opposition.

Parallèlement, quelques figures nouvelles tentent de se frayer un chemin. Des candidatures citoyennes, des mouvements de la société civile commencent à émerger, sans encore bousculer l’ordre établi.

Néanmoins, le processus électoral, encadré par la Commission électorale indépendante (CEI) et le Conseil constitutionnel, continue d’alimenter les débats. La crédibilité et la neutralité de ces institutions sont régulièrement remises en question par l’opposition, qui dénonce un déséquilibre dans leur composition.

Les inscriptions sur les listes électorales ont démarré dans un climat mitigé, certains citoyens peinant à obtenir leurs pièces, d’autres dénonçant des zones géographiques mal couvertes.

Mobilisation populaire : entre lassitude et vigilance

Dans les rues d’Abidjan, les avis sont partagés. Si certains se disent désabusés par la politique et peu enclins à voter, d’autres affirment qu’ils iront « coûte que coûte » exprimer leur choix, malgré les frustrations. Une constante émerge, le souvenir douloureux des violences post-électorales de 2010 et 2020 reste vif, incitant à la prudence.

Sur le terrain, le sentiment général oscille entre résignation et vigilance. « On a voté en 2020, mais rien n’a changé. Cette fois, j’hésite », confie Idriss, jeune “débrouillard” d’Abidjan. À l’inverse, certains affichent leur détermination. « Moi je vais voter. Même si on a été déçus, c’est notre seul moyen de changer quelque chose », tranche Sephora, infirmière.

Les jeunes, qui représentent près de 75% de la population, sont scrutés comme un facteur de bascule potentiel. Leur mobilisation ou leur abstention pourrait peser lourd. Très actifs sur les réseaux sociaux, ils forment un électorat imprévisible.

La peur d’un retour à la violence est bien présente, mais tempérée par un besoin de stabilité. « On ne veut plus de guerre. Mais on veut des élections justes », affirme Mariam. Un sentiment que partage Ismaël, homme de métier de 32 ans à Yopougon : « On ne veut plus de guerre. Mais on veut qu’on nous respecte aussi. »

Médias en campagne : entre partisans, réseaux sociaux et désinformation

Dans les médias traditionnels, la couverture reste fortement polarisée. La Radio et Télévision Ivoirienne (RTI), média de service public, met en avant les actions du gouvernement, tout en essayant de rester équilibrée, tandis que certains journaux privés assument des lignes éditoriales ouvertement partisanes. Le débat d’idées y cède souvent la place à une guerre de figures, reléguant les programmes au second plan.

« La RTI, on sait pour qui elle roule. Les chaînes privées, c’est pareil. À la fin, on préfère écouter les blogueurs ».

« La RTI, on sait pour qui elle roule. Les chaînes privées, c’est pareil. À la fin, on préfère écouter les blogueurs », nous confie une étudiante en communication à Abidjan. Les talk-shows politiques reflètent cette dynamique : les affrontements verbaux y prennent le pas sur les échanges de fond. La personnalisation excessive des candidatures, autour de figures historiques comme Ouattara, Gbagbo ou Thiam, tend à étouffer les discussions.

Sur les réseaux sociaux, la bataille est encore plus féroce. Rumeurs, vidéos trafiquées et intox se propagent à grande vitesse, attisant parfois les tensions. Si des collectifs comme le Repprelci ou IvoireCheck s’efforcent de rétablir les faits, la tâche est titanesque face à l’ampleur du phénomène.

Un sondage en ligne réalisé via Google Forms auprès de 50 personnes dans le cadre de cet article révèle que 44,7 % des répondants jugent les médias ivoiriens trop partisans, tandis que 52,6% déclarent ne plus faire confiance à aucune source nationale.

Une présidentielle à forts enjeux économiques

La conjoncture économique ajoute une couche de complexité à l’approche des élections. Bien que les chiffres de l’inflation soient faibles (2,2% en mai 2025), le coût de la vie grignote le pouvoir d’achat des plus pauvres. Malgré un taux de chômage officiel à moins de 3%, le niveau de sous-emploi reste un enjeu majeur. Selon la BAD, chaque année, environ 400 000 nouveaux arrivants sont enregistrés sur le marché du travail alors que près de 70% des individus en emploi dans le pays sont engagés dans des emplois précaires, dont environ 81% pour les femmes. Malgré une croissance moyenne du PIB réel de 6,5 % entre 2021 et 2023, les inégalités persistent. 

Selon la BAD, chaque année, environ 400 000 nouveaux arrivants sont enregistrés sur le marché du travail alors que près de 70% des individus en emploi dans le pays sont engagés dans des emplois précaires, dont environ 81% pour les femmes.

Bien que le gouvernement actuel mette en avant un bilan centré sur les grands chantiers infrastructurels et industriels, la population peine à en percevoir les retombées concrètes. « Ils construisent des échangeurs, mais les jeunes n’ont pas de travail », déplore Philippe, journaliste.

Les bilans économiques du pouvoir sont contestés par l’opposition. Cette dernière multiplie les promesses : microcrédit, soutien à l’agriculture familiale, baisse des taxes. Le PDCI propose par exemple une refonte du modèle économique pour mieux intégrer les jeunes et les PME.

Mais pour de nombreux Ivoiriens, ces programmes restent flous et peinent à convaincre. « On a entendu des promesses avant chaque élection. Rien ne change pour nous », résume Hervé, commerçant à Adjamé.

Chez les jeunes, l’enjeu économique est particulièrement sensible. Beaucoup se tournent vers l’entrepreneuriat numérique ou rêvent d’ailleurs. Les promesses de soutien à la jeunesse seront scrutées à la loupe.

La communauté internationale en observatrice active

Sans interférer directement, les partenaires internationaux observent attentivement le processus électoral en Côte d’Ivoire. La France, l’Union européenne, mais aussi des institutions comme la Banque africaine de développement (BAD) ou le Fonds monétaire international (FMI), suivent de près l’évolution de la situation, tout en gardant une distance diplomatique.

Le FMI et la Banque mondiale, tout en continuant leurs programmes avec Abidjan, mettent de plus en plus l’accent sur la bonne gouvernance et la garantie d’un climat politique apaisé. Quant aux investisseurs, ils scrutent avec attention la stabilité post-électorale. Un climat d’incertitude prolongé pourrait freiner plusieurs projets, notamment dans les infrastructures et le secteur minier.

De par son poids économique, la Côte d’Ivoire est également particulièrement observée par ses pairs de la CEDEAO. L’organisation, déjà fragilisée par les transitions militaires dans plusieurs pays, espère éviter une nouvelle crise dans un pays qu’elle considère comme un modèle de relance post-crise.

Malgré ces incertitudes, le pays rassure ses investisseurs.  L’agence Fitch anticipe par exemple que malgré un passé marqué par les violences post-électorales, notamment en 2010-2011, d’éventuels affrontements resteront limités et ne remettront pas en cause la croissance économique ni les efforts de consolidation budgétaire.

L’Agence Fitch anticipe que d’éventuels affrontements resteront limités et ne remettront pas en cause la croissance économique ni les efforts de consolidation budgétaire.

Elle estime que les réformes devraient se poursuivre sans interruption majeure et que la continuité des politiques sera maintenue. Elle a ainsi maintenu sa note pour le pays à BB- avec une perspective stable.

Entre espoirs démocratiques et incertitudes persistantes

À cinq mois du scrutin présidentiel, les enchères montent. L’atmosphère générale reste suspendue à plusieurs inconnues majeures : Alassane Ouattara briguera-t-il un nouveau mandat ? Laurent Gbagbo parviendra-t-il à contourner sa radiation ? Le PDCI, réussira-t-il à présenter un candidat ? Et surtout, la participation populaire sera-t-elle au rendez-vous ?

Le paysage politique se dessine dans un climat chargé, marqué par des tensions internes aux partis, mais aussi par un désir profond de paix, de justice électorale et de renouveau démocratique.

Une chose est certaine, la présidentielle de 2025 ne sera pas une simple formalité. Elle cristallise des attentes sociales, économiques et politiques majeures. Selon l’évolution des prochains mois, elle pourrait soit consolider les acquis d’une paix encore fragile, soit raviver des blessures mal refermées.

Dans les rues, les quartiers, les rédactions et les chancelleries, tous les regards convergent vers octobre 2025 avec la même interrogation : la Côte d’Ivoire saura-t-elle affirmer sa démocratie sans réveiller ses vieux démons ?

Ingrid Haffiny


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