(Agence Ecofin) - L'Agence Ecofin s’est entretenue avec Emily Kobayashi, responsable du programme HPV au sein de Gavi, l'Alliance du vaccin, au sujet des avancées de la vaccination contre le papillomavirus humain en Afrique, des résultats obtenus et des défis à venir. L’alliance estime avoir déjà protégé 86 millions de filles dans les pays à revenu faible et intermédiaire, un objectif atteint plus tôt que prévu, avec l’Afrique au cœur de la lutte mondiale contre le cancer du col de l’utérus.
Emily Kobayashi, responsable du programme HPV au sein de Gavi, l'Alliance du vaccin
Agence Ecofin : Pourquoi la vaccination HPV est-elle devenue une priorité en Afrique pour Gavi et ses partenaires ?
Emily Kobayashi : Le fardeau du cancer du col de l'utérus est extrêmement lourd en Afrique. Sur les 20 pays les plus touchés au monde, 19 sont situés en Afrique subsaharienne. Cette maladie emporte des femmes dans la trentaine ou la quarantaine, à un âge où elles jouent des rôles essentiels dans leurs familles et leurs communautés.
Pourtant, 99 % des cancers du col sont causés par le HPV (Human Papillomavirus, Ndlr.), une infection presque entièrement évitable grâce à la vaccination.
Les pays ayant introduit le vaccin il y a 20 ans ont vu leur incidence chuter, parfois jusqu’à approcher zéro. Les pays africains qui s’engagent aujourd’hui peuvent espérer des résultats similaires dans les prochaines décennies.
AE : Quel est le niveau actuel d’adoption du vaccin sur le continent ?
EK : L’Afrique est en tête. 32 pays ont déjà introduit le vaccin HPV, et d’autres comme Djibouti et le Bénin s’apprêtent à le faire. En 2024, 47 % des filles éligibles étaient vaccinées, l’un des taux les plus élevés au monde, supérieur à l’Europe et à l’Asie du Sud-Est. D’ici fin 2025, le vaccin sera disponible dans des pays représentant 89 % de la charge mondiale du cancer du col, permettant d’atteindre les filles les plus exposées.
L'Afrique présentait en 2024 un taux de vaccination des filles contre le papillomavirus humain de 47 %, l'un des plus élevés au monde.
Les pays soutenus par Gavi réduisent vite les écarts d’équité : fin 2024, leur couverture n’était plus qu’à trois points de la moyenne mondiale (25 % contre 28 %), et cet écart continue de diminuer grâce au passage au schéma à dose unique. Ces tendances reflètent une mobilisation politique forte et des stratégies adaptées aux réalités locales.
AE : Comment Gavi soutient-il les pays sur les plans financier et programmatique ?
EK : Notre rôle est d’assurer un coût abordable et une disponibilité stable. Aujourd’hui, les vaccins HPV sont plus accessibles que jamais grâce à la politique de marché menée par Gavi. Dans les pays soutenus, une dose coûte entre 2,90 et 5,18 $, contre 100 $ ou plus ailleurs. Cette baisse a permis aux programmes africains de se déployer très rapidement.
Entre 2014 et 2024, les décès évités grâce au vaccin ont généré plus de 2,3 milliards USD de bénéfices économiques, dont une part importante en Afrique. Gavi travaille étroitement avec les gouvernements et les systèmes éducatifs pour assurer chaque année la vaccination de nouvelles cohortes.
AE : Comment atteindre les adolescentes non scolarisées ?
EK : Il est plus simple de vacciner une fille en classe, mais nous devons toucher toutes les adolescentes. Les pays africains ont développé des stratégies variées.
En Éthiopie, des équipes mobiles se rendent dans les communautés nomades. Au Cameroun, des campagnes porte-à-porte dans les zones urbaines ont permis d’identifier des jeunes filles hors du système scolaire.
Dans d’autres pays, les agents de santé communautaires repèrent les adolescentes et les mobilisent vers des points de vaccination communautaires. Ces approches permettent de réduire les inégalités et d’atteindre les populations les plus vulnérables.
AE : Comment gérez-vous l’hésitation vaccinale ?
EK : À chaque introduction, des inquiétudes émergent. Nous constatons que fournir la bonne information aux leaders locaux peut tout changer. Un chef traditionnel qui ouvre sa maison comme site de vaccination envoie un signal fort. De même, lorsqu’un imam ou un responsable EPI vaccine sa propre fille en premier, cela crée immédiatement la confiance. Nous travaillons aussi avec des survivantes du cancer du col, dont les témoignages expliquent clairement pourquoi la prévention est essentielle.
AE : Quel est l'impact du schéma à dose unique ?
EK : Il a changé la donne. Une seule dose permet de protéger deux fois plus de filles avec les mêmes volumes. Pour les pays, il est bien plus simple de vacciner une fille une fois que de la prendre en charge à nouveau 6 ou 12 mois plus tard. En Afrique, plus de 70 % des pays ont adopté ce schéma. Certains atteignent des couvertures proches de 99 %. Plus de 32,5 millions de filles ont été vaccinées en 2024, contre moins de 2 millions par an avant 2019.
Un chef traditionnel qui ouvre sa maison comme site de vaccination, ou un imam qui vaccine sa propre fille en premier, cela crée immédiatement la confiance au sein des communautés.
AE : Quels sont les bénéfices au-delà de la vaccination ?
EK : Les jeunes de 9 à 14 ans consultent rarement. Le vaccin crée un point d’entrée unique. En Tanzanie, le modèle HPV Plus combine vaccination, dépistage nutritionnel, contrôle de la vue et déparasitage. Ce modèle améliore la collecte de données et favorise un contact précoce avec le système de santé.
AE : Quelles sont les priorités pour les 12 prochains mois ?
EK : Les pays n’ayant pas encore introduit le vaccin doivent le faire. Le vaccin est abordable et les preuves sont solides. Pour ceux qui vaccinent déjà, la continuité est essentielle : il s'agit de financer chaque année la vaccination scolaire de nouvelles cohortes, et maintenir les stratégies communautaires efficaces.
AE : Un exemple concret ?
EK : Au Kenya, les organisations Kikele Health et AHETI ont organisé un atelier intensif avec des leaders religieux. Ils ont étudié les données, posé leurs questions, compris les enjeux. À la fin, ils étaient prêts à défendre la vaccination dans leurs communautés.
AE : Et maintenant, quelles sont les étapes jusqu’à 2030 ?
EK : Plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest lancent des campagnes de rattrapage jusqu’à 18 ans. Entre 2026 et 2030, Gavi vise la protection de 120 millions de filles supplémentaires. L’Afrique restera prioritaire. Chaque fille vaccinée aujourd’hui est un cancer du col évité demain, et une communauté plus forte.
Interview réalisée par Ayi Renaud Dossavi
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