L’ONU à la recherche d’une solution globale contre le fléau des disparitions forcées

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Portraits de Syriens dont on soupçonne la disparition ou la détention par le gouvernement syrien posés au sol lors d’une manifestation devant la porte de Brandebourg à Berlin, le 7 mai 2022. © John MacDougall/AFP

Une disparition forcée consiste à enlever ou à arrêter une personne, puis à la détenir contre son gré tout en dissimulant son lieu de détention.  Ce crime – c’en est bien un – est généralement perpétré en dehors de tout cadre judiciaire et de toute protection juridique, soit par les autorités gouvernementales d’un pays répressif, soit par des groupes armés d’opposition. Les victimes sont soumises aux pires atrocités par leurs ravisseurs tandis que leurs familles, elles, restent piégées « dans une situation d’incertitude et d’angoisse », selon la Commission africaine des droits de l’homme et des peuples (CADHP). Cette dernière a adopté, il y a un an, des lignes directrices inédites visant à fixer des orientations et à fournir un soutien aux États membres de l’Union africaine en vue de l’éradication de ce fléau.

Plus de 100 000 disparus

Je connais personnellement la douleur des disparitions forcées. Mon fils Ayham Ghazoul suivait des études de dentiste. Au début du soulèvement contre le régime de Bachar al-Assad, il a été arrêté en février 2012 pour avoir manifesté pacifiquement pour la liberté de la Syrie. Ayham a enduré quatre-vingt-six jours de torture, et il est rentré chez lui avec de lourdes séquelles, notamment une grave affection rénale. Mais le régime est revenu le chercher le 5 novembre 2012. Il a été de nouveau arrêté avec d’autres étudiants à l’Université de Damas. Une fois de plus, il a été violemment battu. Cinq jours plus tard, il était mort. Il avait 25 ans.

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J’étais à des kilomètres de lui. Je n’ai appris sa mort que trois mois plus tard, mais j’avais eu la forte intuition que quelque chose de terrible lui était arrivé. Après l’annonce de son décès, allant de bureau en bureau, j’ai passé dix-sept longs mois à supplier les autorités syriens de m’indiquer le lieu de son inhumation. Leur seule réponse fut celle-ci, cinglante :  « Si vous n’étiez pas une vieille femme, nous vous arrêterions aussi ! » J’ai fui le pays sans qu’aucune autre réponse m’ait été apportée.

Mon expérience n’est pas malheureusement pas un cas isolé dans mon pays. Depuis le début du conflit syrien, en 2011, plus de 100 000 hommes, femmes et enfants ont disparu ou sont aux mains des autorités syriennes et des forces d’opposition, victimes de disparitions forcées qui se poursuivent encore aujourd’hui.

Institution modèle

D’autres que moi ont vécu peu ou prou la même tragédie en Afrique. « Sur le continent africain, la pratique des disparitions forcées est répandue », écrit ainsi Idrissa Sow, président du groupe de travail de la CADHP sur la peine de mort, les exécutions extrajudiciaires, sommaires ou arbitraires et les disparitions forcées en Afrique. Il précise que l’ampleur du phénomène est difficile à évaluer, « car de nombreux cas ne sont ni signalés ni enregistrés officiellement ». Les lignes directrices de la CADHP mettent l’accent sur le droit de connaître la vérité sur la personne disparue, un « droit absolu qui ne souffre d’aucune limitation ou dérogation », qui est devenu non seulement l’axe central de mon plaidoyer, mais également ma raison d’être.

Une institution des Nations unies dédiée à la Syrie pourrait être une réponse non seulement pour les victimes syriennes, mais aussi pour celles du monde entier

Mon fils fait partie des milliers de victimes identifiées grâce aux 53 275 photographies divulguées par le photographe militaire anonyme portant le nom de code César. J’ai par la suite cofondé l’Association des familles de César. Elle fait partie de la Charte vérité et justice regroupant des organisations de familles syriennes qui œuvrent à la création d’une nouvelle institution chargée de clarifier le sort et d’identifier le lieu de détention des personnes enlevées, détenues ou portées disparues en Syrie.

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La nouvelle institution proposée, qui devrait être établie à la fin du mois de juin par un vote majoritaire à l’Assemblée générale des Nations unies, consoliderait les données existantes et les revendications provenant d’organisations non gouvernementales, internationales, humanitaires et des familles indépendantes. Cette nouvelle entité onusienne examinerait également les sources d’information peu utilisées, plaiderait pour l’accès aux sites de détention, établirait un cadre de coordination avec d’autres institutions, et fournirait un soutien complet aux victimes, aux survivants et à leurs familles en répondant à leurs besoins psychosociaux, juridiques, administratifs, économiques et mémoriels.

Préoccupations universelles

« Une institution des Nations unies dédiée à la Syrie pourrait être une réponse non seulement pour les victimes syriennes, mais aussi pour celles du monde entier », selon Eva Nudd, avocate spécialisée dans les droits humains basée à Nairobi, qui travaille depuis de nombreuses années sur la question des disparitions forcées en Afrique. « De nombreux pays rencontrent des difficultés similaires lorsqu’ils sont confrontés à des cas de disparitions forcées, en raison du manque d’expertise technique et de ressources, voire de compréhension du crime et de leurs obligations juridiques. La nouvelle institution pourrait servir de modèle pour les pays qui ont besoin de renforcer leur expertise. »

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Avec les membres des familles syriennes, j’ai voyagé à New York pour rencontrer des représentants des Nations unies de pays du monde entier et les exhorter à soutenir la création de ce nouvel organe. Nous avons rencontré des diplomates du monde arabe, d’Europe, de la région Asie-Pacifique et d’Amérique latine et des Caraïbes, mais nous n’avons pas encore obtenu de rencontres avec des représentants des États membres de pays africains. Nous sommes impatients d’expliquer aux diplomates du continent comment l’institution sur les disparus en Syrie pourrait les aider à faire face aux cas de disparitions forcées dans leurs propres régions.

Mes préoccupations sont universelles, mais elles sont aussi personnelles. J’ai besoin de retrouver mon fils. J’ai besoin de savoir où il se trouve pour pouvoir l’enterrer et m’asseoir près de sa tombe. C’est ce que j’attends depuis longtemps. Un lieu pour l’enterrer me permettrait d’apaiser ma douleur et de lui dire ce que je veux lui dire.


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