Par Terriennes
Par Isabelle Mourgere
En 2025, à travers le monde, il existe encore des communautés dirigées par des femmes. Nadia Ferroukhi les piste depuis des années, appareil-photo à la main. Elle raconte à Terriennes, en quoi ces femmes perpétuent une tradition matrilinéaire, en conservant pouvoir décisionnaire et économique et parfois plus encore...
En 2025, à travers le monde, il existe encore des communautés dirigées par des femmes. Nadia Ferroukhi les piste depuis des années, appareil-photo à la main. Elle raconte à Terriennes, en quoi ces femmes perpétuent une tradition matrilinéaire, en conservant pouvoir décisionnaire et économique et parfois plus encore...
"Ce qui fait la différence, explique Myllien rencontrée dans son champ, ce n'est pas que je cultive mes pommes de terre ou que mon mari les cultive, ce qui compte est que cette terre m'appartient et qu'elle reviendra à ma fille cadette. Cela change tout, pour nous les femmes. Cela nous apaise, rend l'avenir plus serein et nous donne de l'assurance."
Chez les Khasis, une famille sans fille est une famille maudite, inachevée, bancale. Une particularité liée à la tradition que perpétue cette communauté vivant dans le nord de l'Inde. De quoi interroger quand on sait combien au cours des siècles, et encore aujourd'hui, le fait de naître fille prend plutôt l'aspect d'une malédiction...
De l'Inde à la Colombie, du Ghana au Cambodge ou encore du Kenya à la Mauritanie, Nadia Ferroukhi est partie à la rencontre de sociétés dans lesquelles les femmes tiennent une place centrale au sein de leur communauté. Elle vient de publier un second ouvrage intitulé Les nouvelles matriarches (Albin Michel éditions) consacré à ces rencontres.
Dans le matriarcat, on entend l'inverse du patriarcat. Ce n'est pas du tout le cas dans toutes ces sociétés-là, il y a vraiment une sorte d'équilibre qu'on retrouve entre les hommes et les femmes, où chacun a plus ou moins sa place, et surtout, la femme ne cherche pas à dominer l'homme. Nadia Ferroukhi, documentariste et photographe
Terriennes: vous avez choisi de suivre des sociétés matrilinéaires, et non matriarcales, pourquoi?
Nadia Ferroukhi: c'est vrai que moi je partais sur le matriarcat et j'ai eu la chance de rencontrer Françoise Héritier, à qui je rend hommage dans le premier ouvrage. C'est elle qui devait faire la préface à l'origine, mais elle est décédée, malheureusement, quelques jours avant. Elle m'a suivie sur quelques années, sur ce travail, et elle m'a vraiment dirigée vers la matrilinéarité, parce que dans le matriarcat, on entend l'inverse du patriarcat. Ce n'est pas du tout le cas dans toutes ces sociétés-là, il y a vraiment une sorte d'équilibre qu'on retrouve entre les hommes et les femmes, où chacun a plus ou moins sa place, et surtout, la femme ne cherche pas à dominer l'homme, c'est ça qui est vraiment important.
Là où elle a le "pouvoir", c'est surtout dans les sphères économiques, dans tout ce qui est le budget de la famille, c'est elle qui transmet les terres, les biens aux filles uniquement, donc ce sont les filles qui héritent et non les garçons, d'où matrilinéaire. Ensuite, il y a aussi la société matrilocale, et là, c'est lorsque l'homme quitte son clan et s'installe dans le clan de la femme.
Dans ces communautés, les hommes sont mis sur la touche, ils sont comme effacés ? Comment trouvent-ils leur place?
Ça dépend des communautés, là où c'est vraiment vrai, c'est en Inde, chez les Khasis dans la province de Meghalaya. J'ai interviewé le président de l'association qui réclame, depuis un certain nombre d'années, plus de droits aux hommes. Dans cette communauté-là, c'est typiquement matrilinéaire, c'est donc la fille qui hérite des biens, qui a donc la maison, les terres, le commerce, et qui gère tout.
Pour eux, ça ne se questionne pas, c'est la tradition, c'est normal, la femme est importante, c'est elle qui met au monde, donc c'est elle qui doit transmettre, pour eux, c'est logique. Nadia Ferroukhi, documentariste, photographe
Lui, effectivement, n'a aucune place dans tout ça. Quand je lui ai demandé pourquoi vous voulez changer cette tradition qui est millénaire ? Il m'expliquait qu'à cause de cette tradition, l'homme se sent donc complètement effacé, il n'a aucun rôle dans la famille, ni socialement, ni économiquement, enfin à aucun niveau, et que pour lui, de ce fait, il y a un taux d'alcoolisme et de drogue très élevé. Mais j'ai aussi rencontré une rédactrice en chef d'un journal de Shillong, la capitale du Meghalaya, qui m'expliquait que ce n'est pas du tout la raison pour laquelle il y a une augmentation d'alcoolisme et de violences conjugales mais que c'est plus pour des raisons économiques, tout simplement, parce qu'il n'y a pas de travail.
Quand j'ai questionné les hommes qui ne font pas partie de cette association, ils m'expliquaient que pour eux, ça ne se questionne pas, c'est la tradition, c'est normal, la femme est importante, c'est elle qui met au monde, donc c'est elle qui doit transmettre, pour eux, c'est logique.
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Chez les Khasis en Inde, le sexe féminin l'emporte, sur tous les plans même jusque dans la langue?
Chez eux, effectivement, le féminin l'emporte même jusqu'à la langue comme par exemple, quelque chose qui est au départ masculin devient féminin lorsqu'il est mis sur le marché, par exemple.
Au Kenya, des femmes ont interdit les hommes dans leur village, pour mettre fin aux violences de genre, mgf, viols etc... Ce sont elles les nouvelles matriarches?
Alors le Kenya, il est un peu particulier par rapport aux autres communautés matrilinéaires qui sont toutes des communautés très anciennes, qui ont mille, voire deux mille ans.
Là, c'est vraiment, je dirais, une espèce de revendication féminine, car toutes ces femmes-là ont subi des violences conjugales, répudiation, alcoolisme, etc. Toutes sortes de violences. Donc, elles ont décidé, ça il y a plus de 15 ans.
Un premier village a été fondé par une dame, le village s'appelle Umoja. Maintenant, il y en a à peu près sept ou huit. Donc, c'est quelque chose qui s'est vraiment répandu et c'est plutôt une bonne nouvelle.
Chez les Samburus, les cousins des Massaï, la femme n'a vraiment pas sa place, c'est une culture très machiste. C'est d'autant plus à leur honneur d'avoir réussi à créer ces villages où elles vivent entre elles. Nadia Ferroukhi, documentariste, photographe
Alors bien sûr, elles ne sont pas toujours vues d'un bon oeil. Chez les Samburus, les cousins des Massaï, la femme n'a vraiment pas sa place, c'est une culture très machiste. C'est d'autant plus à leur honneur d'avoir réussi à créer ces villages où elles vivent entre elles, avec leurs enfants bien évidemment. Les garçons, par contre, doivent partir à peu près à la puberté, vers 16 ans. Ils doivent quitter le village, peuvent revenir en visite, mais ne peuvent plus y séjourner.
Elles ne sont pas contre les hommes et peuvent tout à fait aussi avoir des relations amoureuses, mais hors du village. Et si elles décident de refaire leur vie avec un homme, il n'y a pas de problème, mais elles ne peuvent plus résider dans le village.
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En Chine, vous avez rencontré la communauté des Moso, les femmes font la loi et qui choisissent aussi leur sexualité...
C'est aussi une très ancienne tradition chez eux, ils sont à peu près 40 000, donc ça reste vraiment une toute petite communauté au sein de cette grande Chine. À la base, ce ne sont pas des Chinois, donc ça fait partie d'une des nombreuses ethnies absorbées dans l'Empire chinois.
Chez les Mosso, le mot père n'existe pas. Car dans une société typiquement matrilinéaire, le tuteur de l'enfant n'est jamais le père, c'est l'oncle maternel. Nadia Ferroukhi, documentariste, photographe
Ce qui est intéressant chez eux, c'est matrilinéaire, donc on revient sur la transmission, etc. Mais c'est aussi matrilocale. Lorsqu'il y a une rencontre entre un jeune homme et une jeune femme, enfin jeune ou moins jeune d'ailleurs, il quitte son foyer, le foyer de sa mère ou de sa sœur, et il s'installe pour un temps, ça peut être trois jours, six mois, cinq ans chez sa bien-aimée. Et ensuite, si elle ne veut plus de cette relation, il doit repartir, donc il retourne ou chez sa mère ou chez sa sœur.
Le contrat de mariage n'existe pas chez les Mosso. Ça dure le temps qu'ils désirent être ensemble, et ensuite ça se termine sans problème de contrat.
Et pour revenir à la langue, chez les Mosso, le mot père n'existe pas. Car dans une société typiquement matrilinéaire, le tuteur de l'enfant n'est jamais le père, c'est l'oncle maternel.
C'est pareil pour l'Indonésie, là aussi le mot père n'existait pas, le mot viol n'existe pas non plus. C'est intéressant de voir à quel point la langue, elle est influencée aussi dans ces communautés-là, à quel point c'est ancré depuis bien longtemps.
Il y a aussi la polyandrie choisie par les femmes au Népal...
Oui, la polyandrie d'après mes recherches ça n'existe que dans cette région, donc au Bhoutan, Népal, Ladakh, Inde, une partie de l'Inde, et du Tibet. Je n'ai pas trouvé ça ailleurs, c'est en voie du disparition totale.
C'est de la polyandrie fraternelle, la femme épouse toute une fratrie. Et il faut comprendre que cette polyandrie fraternelle est aussi économique. Il faut comprendre qu'on vit ici dans un milieu austère, où pratiquement rien ne pousse, et dont l'accès reste très difficile. L'avantage d'avoir plusieurs maris c'est que l'un partait en transhumance, l'autre s'occupait du bétail sur place, l'autre aidait avec la cuisine, les enfants.
Chacun avait son rôle. Mais la dame chez qui j'étais m'explique qu'aujourd'hui ce n'est plus pareil. Si elle a aimé cette vie, elle ne la souhaite pas pour ses enfants. Ils se retrouvaient rarement tous ensemble sous le même toit, il y en avait toujours un qui était parti ou deux ou trois partis, alors que maintenant ils sont un peu tous les uns sur les autres et c'est là que commencent des conflits, des jalousies.
Ce qui est rigolo aussi c'est que les enfants ont plusieurs pères, seule elle sait qui est le père, en même temps on me dit ils le savent, tout le monde le sait, mais ça ne se dit pas, et chaque père est égal, c'est-à-dire après il y a le père, le premier le plus vieux, c'est l'aîné, c'est le père un peu principal, et puis chacun porte un nom différent, mais ça reste tous les pères, ils ont une mère et des pères. C'est fascinant, mais un peu en voie de disparition quand même.
Je lui demandais "comment vous faites, est-ce que vous avez des règles?". Elle a rigolé, elle a dit non, non, non, c'est chacun son tour, et c'est moi qui choisis, elle a sa chambre et ils viennent quand elle demande après eux, mais jamais ensemble, c'est ce qu'elle m'a dit!
Est-ce que votre travail d'enquête est un travail féministe, et d'ailleurs ces femmes sont-elles féministes?
Oui, moi, je suis féministe, je le revendique, mais elles, ne se posent pas la question. Pour elles, c'est naturel, alors peut-être que ça vaut pour les femmes du Kenya, on peut dire que c'est un mouvement un peu féministe. J'ai envie de dire, oui, c'est féministe dans le sens où ce sont des femmes fortes qui se battent, etc., mais ensuite, il y a aussi ces vieilles sociétés où ça a toujours existé, où la question ne se pose pas.
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4 months ago
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