(Agence Ecofin) - Depuis plusieurs années, la Côte d’Ivoire a amorcé un virage stratégique vers la diversification de son mix énergétique, avec pour ambition de renforcer la part des énergies renouvelables. Dans le sillage de ce plan directeur national, de nombreuses entreprises redéfinissent leurs priorités afin de saisir les opportunités économiques liées à la transition énergétique, tout en renforçant la durabilité de leurs investissements.
Acteur clé du paysage énergétique ivoirien, Pétro Ivoire s’inscrit pleinement dans cette dynamique. En marge du Choiseul Africa Summit à Abidjan, son directeur général, M. Sébastien Kadio-Morokro, a accordé un entretien à l’Agence Ecofin. Il y partage sa vision des enjeux liés à l’énergie verte, à la mobilité durable et au rôle que son entreprise entend jouer dans cette nouvelle phase de transformation.
Agence Ecofin : Dans un contexte où l’industrie pétrolière renforce sa stratégie en matière d’énergie verte, vous avez lancé l’installation de stations de recharge électrique à Abidjan. À partir de vos premières observations, à quel rythme et selon quelle stratégie envisagez-vous d’étendre ce réseau à l’échelle nationale, pour accompagner les ambitions d’industrialisation du pays dans le secteur de la mobilité ?
Sébastien Kadio-Morokro : Il est vrai que de nombreuses entreprises pétrolières s’orientent vers les énergies vertes, et cette dynamique ne répond pas seulement à des impératifs de durabilité, mais aussi à des enjeux économiques concrets. En Côte d'Ivoire, plusieurs signaux sont porteurs. D’une part, l’État vise à ce que 10 % du parc automobile soit électrique d’ici cinq ans. D’autre part, nous observons une dynamique forte dans la mobilité urbaine, notamment au niveau des transports en commun et des services de VTC, qui amorcent une transition progressive vers l’électrique. Celle-ci est motivée autant par des considérations environnementales que par une logique de performance et de rentabilité.
Pétro Ivoire a toujours accordé une place centrale à l’innovation. En tant que premier acteur ivoirien de référence sur notre marché, nous souhaitons accompagner cette transformation structurelle. C’est pourquoi nous avons adopté une approche partenariale : nous investissons dans les infrastructures, pendant que les constructeurs et opérateurs prennent en charge la transition des véhicules.
« Nous avons adopté une approche partenariale : Nous investissons dans les infrastructures, pendant que les constructeurs et opérateurs prennent en charge la transition des véhicules. »
Nous croyons que cette synergie permettra d’accélérer la mise en œuvre de la stratégie nationale.
Notre ambition est de rendre cette transition accessible et visible, en développant un réseau de bornes publiques. Il est essentiel que cette évolution ne reste pas marginale ou réservée à une élite. Bien sûr, la disparition du thermique n’est pas pour demain, mais notre rôle, en tant que fournisseur d’énergie, est d’anticiper les usages et de proposer des solutions adaptées à chaque forme de mobilité.

Lydie Mobio, journaliste (Agence Ecofin) et Sébastien Kadio-Morokro, directeur général Pétro Ivoire
AE : Au-delà d’Abidjan, avez-vous déjà identifié les villes où vous envisagez d’installer ces infrastructures ?
SKM : Pour l’heure, nous concentrons nos efforts sur Abidjan. Le rythme de déploiement dépendra à la fois de l’adoption par le grand public et de la demande exprimée par nos partenaires, notamment les opérateurs VTC. Dès que des besoins concrets se manifestent, nous élargissons progressivement notre couverture.
Nous partageons pleinement la vision de l’État, qui œuvre pour une mobilité électrique inclusive. C’est pourquoi nous planifions l’implantation de bornes le long des axes structurants, nord-sud et est-ouest, afin de permettre à terme des déplacements interurbains en véhicules électriques. Nos investissements suivront l’évolution du marché et des usages.
« Nous planifions l’implantation de bornes le long des axes structurants, nord-sud et est-ouest, afin de permettre à terme des déplacements interurbains en véhicules électriques. »
AE : Dans un contexte où les véhicules électriques restent peu répandus, quel modèle économique peut garantir la rentabilité des infrastructures tout en favorisant l’émergence d’une filière locale ?
SKM : Nous avons fait le choix d’un modèle pragmatique, ciblant en priorité les acteurs pour lesquels la transition électrique constitue un levier économique immédiat : les entreprises disposant de flottes, notamment dans les secteurs industriels et du transport.
Pour ces opérateurs, le coût d’utilisation d’un véhicule électrique sur 100 km est déjà inférieur à celui d’un véhicule thermique.
« Le coût d’utilisation d’un véhicule électrique sur 100 km est déjà inférieur à celui d’un véhicule thermique. »
Nous leur proposons une logique de partenariat dans laquelle nous déployons les infrastructures de recharge à condition qu’ils s’engagent, de leur côté, à convertir leur flotte selon un planning établi. C’est cette approche, fondée sur des engagements réciproques, qui structure aujourd’hui notre stratégie. À mesure que cette base d’utilisateurs s’élargira, le grand public suivra, ce qui rendra viable l’expansion du réseau.
AE : Votre initiative en matière de bornes de recharge s’inscrit dans une démarche de mobilité durable. Peut-elle vraiment favoriser une industrialisation verte si elle n’est pas accompagnée par une production accrue d’énergies renouvelables, alors que l’électricité est encore majoritairement d’origine thermique ?
SKM : Vous posez une question essentielle. Il est en effet primordial que les nouveaux usages de l’électricité ne viennent pas créer de tensions sur l’accès à cette ressource, notamment pour les ménages. La croissance industrielle du pays entraîne une hausse structurelle de la demande en énergie. Dans ce contexte, les solutions comme le solaire prennent tout leur sens.
Chez Pétro Ivoire, nos dernières stations de recharge, notamment celle de Yopougon Gandhi, fonctionnent entièrement à l’énergie solaire. Cela signifie que l’électricité utilisée pour la recharge des véhicules est produite localement, de manière autonome, sans peser sur le réseau national.
De plus, nous avons noué un partenariat avec une entreprise locale pour la fabrication des batteries et des équipements d’alimentation solaire. Ce modèle est reproductible et sera dupliqué dans nos prochaines installations.
« Nous avons noué un partenariat avec une entreprise locale pour la fabrication des batteries et des équipements d’alimentation solaire. Ce modèle sera dupliqué dans nos prochaines installations. »
Il s’agit bien de construire un écosystème complet, qui intègre les énergies renouvelables tout en répondant aux besoins énergétiques croissants du pays.
AE : Comment vous assurez-vous que votre démarche ne soit pas perçue comme un simple geste symbolique, mais comme un levier crédible de transition énergétique et d’industrialisation bas carbone ?
SKM : Il est important de ne pas opposer les modèles. Les énergies renouvelables, à elles seules, ne suffiront pas à couvrir l’ensemble des besoins de l’Afrique à court terme. Cela vaut aussi pour la mobilité. Le renouvelable doit venir en complément, et peut-être à terme en remplacement. Mais pour l’instant, il faut bâtir des modèles économiquement viables.
« Les énergies renouvelables, à elles seules, ne suffiront pas à couvrir l’ensemble des besoins de l’Afrique à court terme. Cela vaut aussi pour la mobilité. »
Notre démarche repose donc sur une logique progressive, portée par un écosystème opérationnel. Le projet que nous avons lancé est conçu comme un pilote, structuré pour garantir la rentabilité des premiers acteurs engagés. Ce socle permettra de créer une niche de marché, puis de l’élargir progressivement.
Si l’objectif national de 10 % de véhicules électriques à l’horizon 2030 est atteint, la demande en énergie liée à la mobilité sera significative. Mais pour les 90 % restants, le carburant traditionnel restera nécessaire, et nous continuerons d’y répondre avec efficacité.
« Pour les 90 % restants, le carburant traditionnel restera nécessaire, et nous continuerons d’y répondre avec efficacité. »
AE : La Banque mondiale indique que seuls 45 % des ménages utilisent le gaz de cuisson, avec de fortes disparités entre zones urbaines et rurales. Quelles initiatives prenez-vous pour élargir l’accès au gaz butane, en lien avec les objectifs d’industrialisation et d’amélioration des conditions de vie ?
SKM : La distribution de gaz représente près de 35 % de nos activités. Nous sommes donc très engagés dans la vulgarisation de l’usage du gaz, en particulier le gaz butane, où nous détenons une position de leader. C’est dans cette optique que nous finalisons une nouvelle usine d’emplissage à Bouaké, au centre du pays, pour mieux desservir le nord.
Acheminer du gaz depuis Abidjan jusqu’à Korhogo n’est ni optimal ni rentable. Bouaké est un point de bascule logistique. À partir de ce modèle, que nous qualifions de "hub régional", nous prévoyons de répliquer l’approche dans d’autres villes dites "T0", identifiées comme pôles de développement.
Nous y associons également des campagnes de sensibilisation sur les usages du gaz, comme nous l’avons fait avec succès dans le sud du pays et à Abidjan. L’enjeu est de combiner accessibilité, pédagogie et efficacité économique.
AE : Quels sont les principaux axes de croissance industrielle que Pétro Ivoire compte développer dans les cinq prochaines années pour renforcer l’économie locale et l’autonomie énergétique du pays ?
SKM : Notre stratégie repose sur l’anticipation des besoins futurs.
Le premier axe porte sur le développement du gaz. Outre Bouaké, nous envisageons la création d’un à deux centres emplisseurs supplémentaires, afin de renforcer notre capacité logistique. Même si la consommation nationale avoisine les 700 000 tonnes par an, le taux de pénétration par habitant reste encore faible pour répondre à la demande du marché, comparativement à d’autres régions d’Afrique.
« Même si la consommation nationale avoisine les 700 000 tonnes par an, le taux de pénétration par habitant reste encore faible pour répondre à la demande du marché […] »
Le deuxième axe concerne l’expansion de notre réseau de stations-service. Avec une population jeune et une classe moyenne en croissance, la mobilité est appelée à croître. De nouveaux pôles économiques se structurent hors d’Abidjan, et nous voulons accompagner cette dynamique avec une offre énergétique adaptée et de proximité.
Nous misons aussi sur le développement de services complémentaires, à l’image des mini-garages en partenariat avec Point S. À ce jour, nous disposons de 10 points de service, dont 9 intégrés à nos stations. Ce réseau va s’élargir dans les prochaines années pour répondre aux besoins croissants en entretien automobile.
« Nous misons aussi sur le développement de services complémentaires, à l’image des mini-garages en partenariat avec Point S. »
AE : Envisagez-vous de diversifier vos activités vers les biocarburants ou d’autres formes d’énergies alternatives ?
SKM : Honnêtement, ce n’est pas à l’ordre du jour. Nous restons attentifs à l’évolution du marché, mais notre priorité actuelle est de consolider les segments les plus porteurs, où la demande est bien identifiée. Si de nouvelles opportunités se présentent, nous les étudierons, mais ce n’est pas une orientation prioritaire à court ou moyen terme.
AE : Comment adaptez-vous votre offre pétrolière aux fluctuations mondiales, tout en assurant la logistique locale dans un contexte où la stabilité énergétique est essentielle ?
SKM : Le marché ivoirien est fortement régulé : les prix à la pompe sont fixés par l’État, ce qui limite nos marges d’ajustement, mais nous protège également des variations brutales des cours internationaux.
« Le marché ivoirien est fortement régulé : les prix à la pompe sont fixés par l’État, ce qui limite nos marges d’ajustement […] »
Dans ce cadre, notre priorité est d’optimiser notre logistique : gestion rigoureuse des stocks, anticipation des approvisionnements, et disponibilité permanente des produits. Cette maîtrise opérationnelle est essentielle pour garantir la continuité du service et contribuer à la stabilité de l’offre énergétique dans le pays.
Entretien réalisé par Lydie Mobio et Moutiou Adjibi Nourou
.png)
9 months ago
English (United States) ·
French (France) ·