L’exécutif américain multiplie ces vidéos sur les réseaux sociaux pour vanter ses succès sur le terrain. Un mélange des genres qui passe mal.
Les déflagrations, filmées en noir et blanc par le Commandement central des États-Unis, sont bien réelles. Il s’agit de frappes militaires américaines contre des cibles iraniennes dans le cadre de l’opération «Fureur épique» lancée le 28 février dernier. Mais sur les réseaux sociaux de la Maison Blanche, ces séquences prennent une tournure homérique. Dans une publication sur la plateforme X, mise en ligne la semaine dernière, des extraits du jeu vidéo militaire Call of Duty s’intercalent avec des images de frappes réelles. Un compteur récompense de 100 points chaque explosion touchant sa cible.
En réponse à cette vidéo, Steven Cheung, directeur de la communication de la Maison Blanche, se félicite : « W’s is in the chat, boys !» Un jargon emprunté à la communauté gaming pour parler d’une partie de jeu vidéo réussie. («W» est l’abréviation de «win», victoire en anglais). Deux jours plus tard, la Maison Blanche réalisait un montage vidéo similaire avec la phrase fétiche du héros du jeu vidéo GTA San Andreas « Ah shit, here we go again» («et merde, c’est reparti pour un tour»), un mème populaire sur Internet, suivi du tout aussi célèbre écran de game over de cette saga aux 450 millions de ventes.
Depuis le début du conflit, l’exécutif américain multiplie les références à la pop culture et aux codes Internet sur les plateformes Instagram, X ou TikTok. L’univers du jeu vidéo est particulièrement prisé par les communicants. Le slogan de l’administration Trump «Make America Great Again» (en français, «rendre sa grandeur à l’Amérique») s’affichait dans l’univers du nouveau jeu vidéo à succès Pokémon Pokopia sur le compte X de la Maison Blanche le 5 mars. Dernier exemple en date ce jeudi : des vidéos de frappes militaires intercoupées d’extraits du jeu vidéo Wii Sports de Nintendo, accompagné de sa musique culte. Chacune des publications cumule plusieurs dizaines de milliers de «likes».
La figure du justicier solitaire
La mise en scène de la guerre atteint son paroxysme dans un montage publié le 6 mars sur le compte X de la Maison Blanche. Dans une vidéo intitulée «Victoire à l’américaine», les véritables images de bombardements en Iran et les scènes de films cultes hollywoodiens – Top Gun, Gladiator, Iron Man – se succèdent sur une musique épique.
« Le fil rouge de cette propagande est celui du justicier solitaire», décrypte Roger Stahl, professeur en communication à l’université de Géorgie, auprès du Monde. «Cela recoupe la rhétorique [du secrétaire à la défense] Pete Hegseth , selon laquelle [les États-Unis] n’ont pas besoin de se soumettre à d’autres puissances gouvernantes comme l’ONU ou de respecter le droit international», poursuit l’universitaire américain. Lors d’un point presse rapporté par France Info, le secrétaire à la défense décrivait le champ de bataille comme une rencontre sportive : «J’aime comparer l’Iran à une équipe de foot qui n’a planifié que les 20 premières minutes de la partie.»
Mais le mélange des genres faisant passer d’authentiques actions militaires pour des produits de divertissement suscite une vague d’indignation. Sur X, de nombreux internautes rappellent le bilan humain du conflit en cours. «Le compte officiel de la Maison Blanche vient de poster une vidéo traitant à la légère les frappes aériennes en Iran. La même administration dont l’investigation militaire a confirmé qu’un Tomahawk américain [type de missile] a tué 175 élèves à l’école primaire Shajarah Tayyebeh», s’insurge l’un d’eux. «Un millier de personnes sont mortes — dont six militaires américains [sept à ce jour ] — et la Maison Blanche publie des extraits de Call of Duty entrecoupés de vraies images de tuerie. La guerre n’est pas un mème», abonde le podcasteur Brad Polumbo, pourtant ouvertement Républicain.
«Machine de propagande»
Plusieurs voix se sont aussi élevées pour dénoncer l’utilisation d’images de films et jeux vidéo au titre de communication de guerre sans aucun accord des ayants droit. «La Pokémon Company n’a pas donné la permission d’utiliser sa propriété intellectuelle», a expliqué la porte-parole de l’entreprise dans un communiqué. «Notre mission est de rassembler les gens du monde entier, et cette mission n’est affiliée à aucun point de vue ou agenda politique», a-t-elle poursuivi.
Le réalisateur du film Tonnerre sous les tropiques, Ben Stiller, s’est lui aussi fendu d’un message : «Salut la Maison Blanche, merci de retirer les extraits de Tonnerre sous les tropiques. Nous ne vous avons jamais donné la permission et n’avons aucune envie de faire partie de votre machine de propagande. La guerre n’est pas un film», a écrit-il écrit sur X. Mais à ces rares exceptions, la majorité des ayants droit concernés ne se sont pas exprimés publiquement.
Bien que sous le feu des critiques, l’exécutif américain assume sa stratégie de communication. «Les médias traditionnels veulent que l’on s’excuse de mettre en avant l’incroyable succès de l’armée américaine, mais la Maison Blanche continuera de donner la vedette aux nombreux exemples de destruction en direct de missiles balistiques iraniens, et de leur rêve de posséder l’arme nucléaire », a déclaré une porte-parole de la Maison Blanche, Anna Kelly, auprès du journal britannique The Independent.
Alors que 59% des Américains s’opposent à l’action militaire en Iran, d’après un sondage de CNN mené juste après les premières frappes, la Maison Blanche doit accomplir une opération de séduction auprès de ses propres citoyens. Les mauvaises réactions provoquées par les dernières publications de l’institution risquent de ne pas produire l’effet escompté.
.png)
1 month ago
English (United States) ·
French (France) ·