En marge de VivaTech, lors d'un long discours consacré aux investissements de la France dans le domaine de l'intelligence artificielle, le Premier ministre Sébastien Lecornu a annoncé hier que la DGSI, la Direction générale de la sécurité intérieure, allait rompre son contrat avec Palantir, le géant américain de l'analyse de données.
La DGSI utilise l'outil Gotham de Palantir depuis 2016 et cette annonce sonne étrangement puisque l'agence a renouvelé son contrat il y a seulement six mois, en décembre dernier. Le remplaçant est une société française ChapsVision, et son logiciel, Argonos. Nombreux sont ceux qui ne connaissent ni l'un ni l'autre. Voici pourquoi il s'agit d'un tournant majeur.
Palantir : la pieuvre américaine
Pour comprendre la décision française, il faut d'abord saisir ce qu'est Palantir. Fondée en 2003 par Peter Thiel, Alex Karp, Joe Lonsdale, Stephen Cohen et Nathan Gettings, Palantir Technologies est une société américaine spécialisée dans l'analyse de données massives. Son logiciel Maven a été utilisé en Iran par les États-Unis et Israël pour suggérer les cibles à bombarder. L'IA qui alimentait la décision est celle d'Anthropic, l'éditeur du fameux chatbot Claude.
Cela fait près de 25 ans qu'aux États-Unis, les outils de Palantir, dont Gotham, sont devenus le fer de lance de l'IA dans les conflits politico-militaires, le renseignement et la surveillance. Sa notoriété a explosé suite à la capture de Ben Laden en mai 2011, au cours de laquelle la plateforme Gotham aurait joué un rôle central. La CIA, le FBI, la NSA et plusieurs branches de l'armée américaine prennent aujourd'hui leurs décisions grâce à Palantir.
La France vient taper sur la pieuvre Palantir en choisissant l’outsider national ChapsVision pour sa sécurité intérieure. © SB, ChatGPT
Mais comme Futura l'a déjà évoqué, Palantir pose plusieurs problèmes une fois implanté dans un système étatique, surtout hors des États-Unis.
D'abord, il est soumis au Cloud Act (2018), une réglementation qui permet à Washington d'exiger des données stockées à l'étranger. Autrement dit, les données les plus sensibles du renseignement intérieur français peuvent, théoriquement, faire l'objet d'une injonction américaine. Le retour de Trump à la Maison Blanche a accéléré les doutes. C'est d'autant plus prégnant que le cofondateur Peter Thiel est l'un des alliés déclarés de Trump.
Le second souci, c'est que l'autre leader de Palantir, Alex Karp, a une vision politique inquiétante de l'usage de ses logiciels. Comme Futura l'évoquait, il a même publié un manifeste politique radical et teinté de jugements de valeurs. Selon lui, cette infrastructure technologique devrait remplacer de façon urgente les administrations publiques pour éviter la décadence de l'Occident.
Un texte en 22 points, publié sur X par Palantir, fait frémir ou du moins ne laisse pas indifférent. Ce géant de la tech, dont les logiciels sont utilisés par l’armée américaine pour frapper l’Iran, dévoile un véritable manifeste. Futura a pris soin d’analyser certaines de ses idées qui montrent les intentions inquiétantes de l’entreprise. Et ce programme est déjà mis en œuvre.... Lire la suite
Enfin, le dernier problème, qui n'est pas anondin, c'est que chez les clients comme la DGSI, Palantir s'ancre profondément dans les systèmes. Il est très difficile de s'en passer puisqu'il est le seul à pouvoir rendre lisibles les données.
Comme l’électricité hier, comme Internet il y a trente ans, l’intelligence artificielle change déjà nos vies.
Le temps des expérimentations est terminé. J’ai décidé d’accélérer la transformation de l’État :
→ un assistant conversationnel souverain commun pour tous les agents… pic.twitter.com/bAMDPEKqVh
ChapsVision : l'outsider qui vient de tout rafler
Face à ce géant, le challenger français ChapsVision paraît bien modeste. Fondé en 2019 par Olivier Dellenbach, polytechnicien, ChapsVision revendique 200 millions d'euros de chiffre d'affaires annuel et environ 1 000 collaborateurs. C'est peu face aux 4,48 milliards de dollars de chiffre d'affaires (2025) de Palantir.
Mais la taille ne fait pas tout. La plateforme Argonos de ChapsVision, conçue pour l'analyse massive de données, équipe déjà 2 000 clients grands comptes et organisations gouvernementales à travers 40 pays. Elle est capable d'ingérer et d'exploiter des données dites hétérogènes : textes, documents, images, vidéos, flux audio, données métier ou issues de sources ouvertes. Autrement dit, Argonos fait la même chose que Palantir.
Argonos va donc prendre la suite de Gotham, l'outil historique de Palantir à la DGSI. Selon ChapsVision, la technologie pourrait également être déployée progressivement dans l'ensemble des ministères français, ce qui en ferait l'équivalent de Palantir dans l'administration américaine.
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Mais, contrairement à son prédécesseur américain, ChapsVision garantit une souveraineté complète sur l'hébergement des données et le code source. Or, avec des alliés américains dont on peut désormais douter, cette souveraineté est aujourd'hui l'un des termes « phare » pour l'Europe.
L'Allemagne avait déjà tiré la sonnette d'alarme
La France ne fait pas cavalier seul. Les services secrets allemands avaient déjà annoncé mi-mai se tourner vers ChapsVision pour leur logiciel d'analyse de données, afin de se détourner de Palantir. L'Office fédéral pour la protection de la Constitution, le BfV, équivalent allemand de la DGSI, a opté pour la solution française et sa plateforme Argonos.
ChapsVision pourrait bien se répandre ailleurs. Ainsi, le Royaume-Uni est très dépendant de Palantir. Sous le feu des critiques par rapport à l'extension de Palantir dans de nombreuses agences, le pays pourrait également se tourner vers la solution française. Il en est de même pour le Danemark et les Pays-Bas, qui affichent la même volonté de prise de distance avec Palantir. L'effet domino est enclenché.
Mais pour le cas de la France, il reste un bémol : aucune modalité concrète de passation n'a été communiquée, alors que le contrat Palantir est censé courir jusqu'en 2028.
De son côté, Palantir affirme d'ailleurs que son contrat reste pleinement en vigueur, le jour même où Sébastien Lecornu annonce sa rupture. Le déploiement opérationnel d'Argonos est pourtant annoncé dès l'été 2026.
Alors, que va-t-il se passer et pourquoi le contrat de Palantir a-t-il été reconduit il y a six mois à peine ? Matignon a expliqué que cette décision est le résultat d'un processus de sélection qui n'était pas achevé en décembre dernier. C'est pour cette raison, pour éviter un « trou capacitaire » et préparer la migration, que le contrat avec Palantir a été renouvelé. Les deux systèmes devraient donc cohabiter plusieurs années.
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